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Qu'on imagine un ballet sans danseurs, un opéra sans chanteur, un Pierre et le loup sans narrateur !
Une histoire tout entière racontée par l'orchestre, dont les personnages seraient instruments, dont les bruits, les décors, les sentiments deviendraient rythmes, mélodies, timbres. Pas de construction abstraite, pas de mouvements qui se succèdent sans connexion, mais un scénario, des scènes, de l'action !
C'est surtout Richard Strauss, jeune compositeur encore inconnu du public, qui imposa son talent d'orchestrateur et son imagination sonore avec de tels "poèmes symphoniques". L'Orchestre de Paris en joue deux cette saison, Don Quichotte et Une Vie de héros.
Dans le premier, un soliste joue au violoncelle le rôle de Don Quichotte et Sancho est un alto. Le combat contre les moutons, la bataille des moulins à vent, tout y est.
Avec Une Vie de héros, Strauss se détache de toute référence littéraire pour s'offrir un étonnant autoportrait : le héros c'est lui ! Autocitations, batailles mettant en scène les critiques musicaux, la pièce ne manque vraiment pas d'humour !
Presque au même moment, à Saint-Pétersbourg, Rimsky-Korsakov évoque la mer, le vaisseau de Sinbad, une fête à Bagdad... c'est Shéhérazade. Le violon solo de l'orchestre incarne l'héroïne des Mille et une nuits d'un magnifique thème ondoyant. Rimsky-Korsakov baptise son œuvre " suite symphonique", il refuse qu'on y entende une traduction trop littérale du conte oriental. Soit, mais son talent évocateur est immense.
Embrasser la musique russe en trois concrets serait impossible. Mais c'est suffisant pour en découvrir ou en retrouver l'étonnante diversité.
En septembre, Rimsky-Korsakov qui a consacré sa vie à fabriquer une sonorité russe, puisant son inspiration dans les contes populaires. On peut parler de couleur locale, mais à l'échelle d'un empire qui descend jusqu'à la Mer noire et suggère au compositeur son magnifique poème symphonique Shéhérazade.
En octobre, Tchaïkovski avec son fabuleux Concerto pour violon : le plus connu des compositeurs russes est aussi le plus admiratif de la musique européenne, le moins folkloriste de tous.
À l'autre bout de la saison, en juin, Prokofiev, l'indomptable audacieux, le jeune moderne du début du XXe siècle. La forme, la virtuosité, les rythmes, tout dans son Deuxième concerto pour piano était nouveauté pour le public russe de l'époque. Et il faut un interprète hors pair comme Boris Berezovski pour s'y attaquer.
Voilà dessinées de grandes lignes et quelques jalons posés. Mais ces concerts révèlent des nuances plus riches encore. On découvrira une des premières œuvres de Stravinski dans le premier concert. Celui de Paavo Järvi en octobre associera les extrêmes en présentant aussi la dernière symphonie de son compatriote Eduard Tubin, symbole du monde balte dominé un demi-siècle durant par l'Union Soviétique. Et Scriabine viendra embraser l'orchestre quand Prokofiev, lui, s'amusera à le faire bondir en tous sens.
Que serait la musique sans ses concertos, ces œuvres si particulières qui passent de l'orchestre entier au solo, du tutti à la confidence ?
Mozart, Beethoven et Prokofiev, aussi grands pianistes que compositeurs, firent de leurs concertos des merveilles, dont voici trois parfaits exemples.
Dix-septième concerto, Mozart transforme son soliste en personnage d'opéra, au point qu'on se croirait dans Les Noces de Figaro ou dans La Flûte enchantée.
Quatrième concerto, Beethoven l'audacieux écrit un mouvement lent qui imite Orphée implorant les Dieux de l'enfer, d'une telle beauté qu'il ne peut qu'obtenir gain de cause avant que tout l'orchestre n'explose de joie.
La musique du Deuxième Concerto de Prokofiev, plus moderne bien sûr, oscille entre Rachmaninov et Ravel. Fantasque, imagée, c'est presque un ballet.
Mais les œuvres doivent aussi trouver leurs interprètes et il ne faut pas manquer ceux-ci. Menahem Pressler est à bientôt 90 ans une légende vivante. Till Fellner a repris le flambeau d'Alfred Brendel, son maître, dans un Beethoven toujours parfaitement équilibré, précis et vif. Boris Berezovsky est un colosse à l'énergie communicative. Et il en faut, pour dominer ce concerto diabolique de Prokofiev.
Il y a -au moins- deux bonnes raisons de ne pas rater les concerts de musique vocale de l'Orchestre de Paris. La première, c'est qu'ils sont forcément rares, compte tenu de la place écrasante qu'occupent symphonies et concertos dans une saison. La seconde, c'est qu'on y découvre souvent des perles rares.
C'est le cas de la Messe solennelle de sainte Cécile de Gounod, majestueuse procession sonore, emmenée par trois voix solistes. Saint-Saëns l'entendit, stupéfait et admiratif. Son effectif est considérable, avec six harpes et un orgue, sans parler du Chœur de l'Orchestre de Paris au complet. Gounod est passé à la postérité pour ses opéras, mais la musique religieuse le passionnait et il a écrit seize messes au total... L'émotion qui se dégage reste la même, c'est celle que produit la voix humaine : un air, un lied ou une mélodie peuvent toucher comme une prière.
Un second concert permettra justement de découvrir des lieder de Strauss et Schubert, non pas dans leur version habituelle, accompagnés au piano, mais orchestrés. Chefs d'œuvres intimes, les voici dotés d'une nouvelle ampleur, symphonique. La métamorphose a été soigneusement préparée par les compositeurs, qui ont privilégié les ambiances particulières, l'aube ou le coucher du soleil, mais aussi des émotions puissantes.
On ne pourrait probablement pas imaginer interprète plus pertinent pour ce programme que le baryton allemand Matthias Goerne. Voici une troisième bonne raison : il faut absolument entendre cette voix rayonnante.
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